Qu’est-ce que c’est, le Rojava?

Vous êtes en train de vous poser la question mais que fait ici un article sur les Kurdes? Quel rapport avec les municipales à Saint Etienne? ratrEh bien que ce peuple au delà d’être la cible d’Erdogan est entrain d’inventer un autre modèle de démocratie certainement pas transposable tel quel chez nous mais qui peut nous permettre d’espérer que d’autres modèles sont possibles. C’est à lire!

Yves

Le 6 juin 2018 PlayLe Fond De L’Air Est Vert #16 : qu’est-ce que c’est, le Rojava ? par Là-bas si j’y suis

Jonathan Duong — Corinne, tu nous reviens du Rojava, où tu étais en tant qu’élue du Parti de Gauche. Je rappelle que tu es en charge au Parti de Gauche du développement international du réseau écosocialiste, et donc à ce titre tu es amenée à rencontrer des militants un peu partout dans le monde, qui essayent d’inventer un autre chemin. Alors qu’est-ce que c’est, le Rojava, Corinne ?

Corinne Morel Darleux — Alors, le Rojava, c’est une partie de territoire qui se situe en Syrie du nord, tout le long de la frontière avec la Turquie. C’est un territoire qui, en 2012, au moment où il y avait la révolution en Syrie, s’est déclaré de facto autonome. Concrètement, ils ont commencé à s’auto-organiser pour avoir leurs propres forces de sécurité, leurs propres écoles, et surtout recommencer à pouvoir vivre en tant que peuple avec une identité particulière, puisque c’est une zone où il y a une majorité de Kurdes.

C’est un projet kurde à la base…

C’est un peu plus compliqué que ça : en réalité, aujourd’hui, dans toute cette zone du Rojava, vivent aussi bien des Kurdes, des Arabes, des Turkmènes, plein de nationalités et d’ethnies différentes, et avec des religions très différentes : des musulmans, des chrétiens, des yézidis, des alévis, plein de cultures qui essaient de trouver une manière de vivre ensemble. Alors évidemment, dans ce qu’est le Moyen-Orient aujourd’hui et notamment la Syrie, c’est déjà en soi assez exemplaire.

Toute cette zone-là, qui s’appelle le Rojava, s’est maintenant élargie et prend le nom de « Fédération Démocratique de Syrie du Nord », parce que des bandes de territoires sont venues s’ajouter au Rojava de 2012, notamment des zones qui ont été reprises à l’État islamique par les forces kurdes et les coalitions arabo-kurdes. Toute cette zone de Syrie du Nord est une zone fédérale depuis mars 2016, de manière semi-officielle parce que naturellement le régime de Bachar el-Assad a déjà déclaré que ça n’avait pour lui aucune valeur légale. N’empêche que pour l’instant, ils arrivent à mettre en place un système autonome.

Justement, le Rojava c’est au milieu d’une poudrière, d’une région qui est en guerre. Et donc le Rojava a des ennemis et des alliés. Les alliés, ce sont principalement les États-Unis et la France, mais ce sont des alliés de circonstance : c’est-à-dire que contre Daech, les États-Unis et la France ont soutenu et armé les Kurdes. Par contre, quand il s’est agi de défendre le Rojava face aux offensives turques, là, comme la Turquie fait partie de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, l’OTAN (c’est un allié des États-Unis et de la France), et bien il n’y a pas eu de soutien, ou un soutien assez tardif de la France.

On est dans cette situation qui est aujourd’hui très complexe, avec effectivement des alliances de circonstance. Le cas d’Afrin par exemple : c’est une ville qui était sous le contrôle aérien des russes, qui jusqu’ici étaient alliés aux Kurdes, mais qui là ont laissé l’armée turque bombarder, y compris les populations civiles et les camps de réfugiés à Afrin. Afrin est tombée en mars de cette année, donc aujourd’hui c’est une enclave turque au milieu de la Syrie, avec le soutien d’anciens djihadistes qui ont été enrôlés par l’armée turque. Et donc on a aujourd’hui une ville qui est en train d’être « arabisée », où la langue kurde est à nouveau interdite.

Et puis, le président turc Erdoğan a menacé de poursuivre l’offensive, de continuer à avancer sur les terres du Rojava vers une autre ville, Manbij, qui est plus à l’est, et qui, elle, est sous contrôle non pas russe, mais américain. À Manbij, il y a des troupes américaines, il y a des troupes françaises, et donc on se retrouverait dans une situation où la Turquie, qui est membre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), viendrait envahir une zone contrôlée et sous défense d’autres forces de l’OTAN. On est évidemment dans un schéma très complexe sur le plan géostratégique.

Et il faut savoir que Erdoğan a annoncé vouloir faire un nettoyage ethnique et remplacer la population kurde par des populations arabes, à Afrin et dans l’ensemble du Rojava qui jouxte la frontière avec la Turquie. Erdoğan a aussi des enjeux nationaux, de politique intérieure, puisque, après la victoire turque sur Afrin, il a annoncé des élections présidentielle et législatives anticipées qui se tiendront le 24 juin [1]. Et évidemment il est le premier grand bénéficiaire de cette victoire sur Afrin, pour des enjeux de politique intérieure et de retour à cette idée d’une Turquie forte, d’un homme fort, en surfant sur les nostalgies du sultanat et de l’Empire ottoman.

C’est-à-dire que ça fait des années que le pouvoir turc considère les Kurdes comme des terroristes, et notamment le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan – qui est la branche turque des Kurdes. Et ce qui fait peur à Erdoğan c’est que le Rojava puisse constituer une sorte de modèle pour les Kurdes qui pourraient revendiquer, à l’intérieur de la Turquie, une sorte de Kurdistan autonome.

Tout à fait puisque, effectivement, les Kurdes sont aujourd’hui répartis sur plusieurs pays. Ils sont présents dans des proportions importantes en Turquie, en Syrie, mais aussi en Irak et en Iran.

La population kurde est à cheval sur quatre États (Le dessous des cartes, ARTE)

En 1920, il y avait eu un traité après la Première Guerre mondiale, le traité de Sèvres, qui prévoyait un état indépendant kurde, qui s’appelait le Kurdistan. Il faut savoir qu’aujourd’hui les forces kurdes, qu’elles soient en Turquie ou en Syrie, ne revendiquent pas leur indépendance, la sécession et la modification des frontières. Ce qu’elles demandent, c’est simplement de pouvoir exister de manière autonome, c’est le principe du « confédéralisme démocratique ». Et de pouvoir ne serait-ce que parler leur propre langue, ce qui est toujours interdit aujourd’hui par la Turquie.

Ce qui est intéressant – tu en as parlé un peu –, c’est l’évolution politique des Kurdes et du PKK. L’un des fondateurs du PKK, c’est Abdullah Öcalan, qui est en prison en Turquie depuis 1999, et qui au début, justement dans la continuité du traité de Sèvres, revendiquait un Kurdistan autonome. Il voulait créer un État kurde, socialiste, puisqu’il menait une révolution marxiste-léniniste. À la base, il y a cette idée de créer un État socialiste indépendant. Et puis ensuite, au fur et à mesure, et notamment pendant sa détention, il a étudié, il a écrit, et il a évolué vers une position, ce qu’on appelle justement le « confédéralisme démocratique », qui rejette maintenant l’idée d’État-nation : l’État-nation qui est un héritage capitaliste et occidental. Et on a donc maintenant une évolution vers quelque chose qui est anticapitaliste, mais plutôt autogéré, à base de « communes ».

Tout à fait, qui est assez proche en fait de ce qu’on appelle le « municipalisme libertaire [2] ». Il y a eu beaucoup de correspondances entre Abdullah Öcalan et Murray Bookchin, un militant américain qui a théorisé ce municipalisme libertaire, le confédéralisme démocratique et l’écologie sociale. Et c’est vrai qu’aujourd’hui le projet politique qui est porté et qui est en train de se construire au Rojava est un projet qui conjugue l’idée de socialisme – qui n’a absolument pas été abandonnée, notamment pour l’appropriation collective d’un certains nombres de biens communs comme les sols–, l’écologie qui est aussi un pilier important de cette révolution, la démocratie, et le féminisme. Donc on a vraiment ces quatre composantes qui sont en train de se construire au Rojava et en Syrie du Nord. Et c’est un laboratoire à grande échelle puisqu’on est à plus de 4 millions d’habitants dans cette zone de la Syrie du Nord, donc on ne parle pas d’une expérience communale, locale, dans un petit village de Syrie.

Le portrait d’Abdullah Öcalan, fondateur du PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan), est omniprésent au Rojava (photo : Corinne Morel Darleux)

Et comment ça se passe, alors ?

Ça se passe plutôt bien, compte-tenu des conditions quand même très compliquées, puisqu’ils sont sans arrêt confrontés depuis le début de leur courte existence à des combats et des attaques, que ce soit du côté du régime syrien, de Daech ou de l’armée turque. Ce qui pose évidemment beaucoup de difficultés ne serait-ce que pour tenir des élections et pouvoir s’organiser. Mais les choses ont déjà énormément progressé, notamment sur deux piliers de cette révolution que sont la question démocratique et la question de la place des femmes.

Télécharger le « contrat social des cantons autonomes du Rojava »

Piliers qui sont inscrits dans un contrat social, le « contrat social des cantons autonomes » [3].

Tout à fait, dans ce contrat social est réitéré le principe de laïcité, ce qui n’est pas rien dans cette région : le droit à chacun d’exercer son culte et sa religion en toute liberté, le multiculturalisme. Il y a un certain nombre de principes, comme le principe de parité qui est appliqué à tous les échelons de toutes les structures, j’ai pu le constater là-bas. Effectivement, toutes les assemblées de cantons, toutes les organisations politiques ou de la société civile sont systématiquement co-présidées ou co-animées.

Et ça, c’est un pas en avant extrêmement important, puisqu’il y a seulement quelques années, au moment où tous ces gens étaient sous le joug du régime de Bachar el-Assad, concrètement les femmes étaient cantonnées chez elles, elles n’avaient quasiment pas le droit de sortir de chez elles, pour certaines elles restaient à la maison, enfermées.

Et aujourd’hui, on a des femmes qui circulent librement, cheveux au vent dans les rues, qui font de la politique, qui créent leurs propres entreprises – il y a beaucoup de mouvements de coopératives de femmes. Donc on est vraiment dans une révolution majeure, qui n’est pas seulement une révolution sociétale ou de mœurs mais politique aussi, puisqu’elles prennent le devant de la scène, aujourd’hui.

Cheveux au vent, tu disais, mais pas que : il y a des femmes qui se côtoient dans l’espace public, certaines voilées, d’autres non, certaines avec un voile léger, d’autres avec un voile un peu plus important, et ça se passe plutôt bien.

Et c’est ça qui est intéressant : pour moi, ce qui est le plus précieux dans ce qui est en train de se passer au Rojava, c’est cette manière de réapprendre à cohabiter et à vivre ensemble. Et d’arriver à avoir un territoire si important, sur lequel vivent ensemble des religions différentes, des ethnies, des cultures, des langues – les manuels scolaires sont en trois langues : en kurde, en arabe et en syriaque -, c’est tellement à l’encontre de la grande tendance du monde actuellement et des replis communautaires, identitaires et religieux qu’on voit, pas seulement au Moyen-Orient mais chez nous aussi, qu’il y a vraiment là une poche d’espoir qui envoie un signal au monde entier : c’est possible de réinventer des manières pacifiques de vivre ensemble.

(photo : Corinne Morel Darleux)

Et sur la question des femmes, qui est assez connue en ce qui concerne le Rojava et mise en avant par les Kurdes (il y a ces bataillons de combattantes qui sont exclusivement féminins), toi tu as visité un village de femmes, dans lequel il n’y a que des femmes qui habitent.

Oui, c’est le village de Jinwar, qui est un village de femmes, par les femmes et pour les femmes. J’avoue que j’étais un petit peu dubitative au début, parce que je suis toujours un peu réticente et en plus, ce qui me semblait intéressant au Rojava, c’était justement la mixité et la parité, pas tant le fait que les hommes et les femmes vivent séparés…

Oui, là c’est la non-mixité.

Et finalement j’ai trouvé ça très intéressant, parce qu’en réalité ce n’est pas un lieu de non-mixité absolue, quand j’y suis allée il y avait des hommes qui étaient présents, des villageois qui venaient donner un coup de main pour finir de construire les maisons, pour aider au potager, dans les travaux, etc., et qui étaient tout à fait les bienvenus, d’une part.

Et d’autre part parce que la situation est tout à fait particulière : ce village de Jinwar, c’est un village qui est destiné à accueillir des femmes qui ont été victimes de viols de guerre, qui ont été prisonnières de Daech, qui sont veuves de guerre, ou tout simplement qui sont divorcées ou célibataires, ce qui est quelque chose qui, malgré la révolution en cours, reste mal perçu dans la société – il ne faut pas croire qu’on va changer les mentalités patriarcales en quelques années…

Et donc, tout d’un coup, le fait que le comité d’animation du village soit composé de femmes, et que seules les femmes puissent y résider, y avoir une maison et y dormir la nuit, prend un tout autre sens. L’idée de ce village, c’est vraiment de faire en sorte que ces femmes victimes puissent devenir actrices, en développant leur propre académie, leur propre lieu de formation. Avec une idée aussi d’autonomie alimentaire et d’agroécologie, de potager bio, dans une zone qui est entièrement entourée de champs de blé et de monocultures imposées par le régime syrien. Donc il y a vraiment là aussi tout un projet politique, une sorte de condensé finalement du projet politique du Rojava, avec cette particularité que ça s’adresse à des femmes qui ont besoin de se reconstruire, en étant actrices, et en étant préservées du patriarcat et de ce qu’il en reste dans cette société, qui a besoin aussi de décoloniser son imaginaire et de faire la révolution des esprits encore sur un certain nombre de sujets.

Et on va suivre ça de près : le Rojava, une révolution politique en cours en Syrie du Nord.

Tout à fait, en cours et à soutenir !

chronique : Corinne Morel Darleux
journaliste : Jonathan Duong
réalisation : Kévin Accart
son : Alexandre Lambert et Jérôme Chelius

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